Le design vernaculaire c’est quoi ?

Livre écrit et conçu par Eduardo Aire qui parle des choix pour la conception De la charte graphique de porto en 2024.

Crédit image : Studio Eduardo Aires

Quand l'authentique devient votre meilleure stratégie de marque

Vous avez cette impression que toutes les marques finissent par se ressembler ? Le même style de logo, les mêmes couleurs pastel, les mêmes typographies épurées…

Face à cette uniformisation, une approche puissante refait surface : le design vernaculaire. Loin d’être une simple tendance nostalgique, c’est un outil stratégique redoutable et issu de l’architecture pour créer une identité unique, sincère et mémorable.

Explorons ensemble aujourd’hui, pourquoi et comment puiser dans l’esthétique du quotidien pour construire une marque qui a une véritable âme.

Qu'est-ce que le design vernaculaire ?

Le design vernaculaire, c’est tout simplement le design sans designer. C’est l’ensemble des créations visuelles du quotidien, façonnées par des artisans, des commerçants ou des habitants pour répondre à un besoin pratique, sans intention artistique ou théorique.

Mais plus précisément ? 

Pensez à l’enseigne peinte à la main d’une vieille boulangerie. Les motifs géométriques d’un carrelage ancien. La typographie unique d’une plaque de rue en fonte etc..

Ce sont des éléments authentiques, fonctionnels et profondément ancrés dans une culture locale. Ils racontent une histoire sans même essayer.

Pourquoi est-ce une stratégie efficace ?

Intégrer des éléments vernaculaires dans une identité de marque n’est pas qu’un choix esthétique. C’est une décision stratégique qui répond à trois besoins fondamentaux du consommateur moderne.

Le plus grand risque pour une marque aujourd’hui est l’indifférence. En puisant dans un patrimoine graphique local et unique, vous sortez instantanément du lot. 


Votre identité visuelle ne ressemble à aucune autre, car elle est issue d’un lieu et d’une histoire qui vous sont propres.

Le vernaculaire évoque la familiarité, la nostalgie et l’appartenance. Il active un sentiment de fierté et de reconnaissance chez le public local, et un sentiment de découverte et d’authenticité pour un public plus large. 

 

Cette connexion émotionnelle est bien plus forte qu’un simple logo tendance.

Chaque élément vernaculaire est un morceau d’histoire. L’utiliser, c’est ancrer votre marque dans un récit plus grand qu’elle.

 

 Vous ne vendez plus seulement un produit ou un service ; vous partagez un héritage, une culture, un savoir-faire.

Quand et pourquoi une entreprise adopte cette méthode ?

Le passage au design vernaculaire n’est pas une simple envie créative. Il répond à des problématiques business très concrètes, que l’on soit une petite entreprise locale ou un grand groupe. C’est un levier de valorisation.

Pour l'artisan ou l'entreprise locale

La justification de la valeur

Le principal défi pour une entreprise locale n’est pas de prouver qu’elle est locale, mais de justifier pourquoi ses produits ou services sont souvent plus chers que ceux de la grande distribution.

Problème : Comment faire comprendre au client que son pain à 5€ n’est pas « juste du pain », mais le fruit d’un savoir-faire et d’une tradition ?

Le déclencheur vernaculaire : L’identité visuelle devient la preuve tangible du récit. En utilisant une typographie inspirée des vieilles enseignes du quartier, l’entreprise matérialise son authenticité. Le design ne fait plus que décorer, il communique l’origine, le soin et le savoir-faire.

En résumé : Pour le local, le design vernaculaire transforme une « caractéristique » (être local) en une « valeur perçue » (qualité, tradition, unicité) justifiant un positionnement premium.

Pour les grandes entreprises

L’ancrage et la pénétration de marché

Pour un grand groupe, le défi est inverse. Son envergure est souvent perçue comme un signe de déconnexion et d’uniformité.

Problème : Comment une banque nationale peut-elle s’implanter avec succès dans des régions à très forte identité culturelle ?

Le déclencheur vernaculaire : C’est une stratégie de « naturalisation ». En adaptant sa communication aux codes visuels de l’entreprise + locaux, l’entreprise envoie un message fort : « Nous respectons votre culture. Nous ne sommes pas là pour l’effacer, mais pour nous y intégrer. »

En résumé : Pour le grand groupe, le design vernaculaire est un outil de conquête. Il permet de passer du statut d’entité « étrangère » à celui d’acteur « intégré » au tissu culturel local.

L’exemple du LCL à Rouen le prouve parfaitement. Dès l’entrée, on identifie la banque, mais avec un peu de recul, notre regard s’arrête sur le respect admirable du style architectural rouennais.

Crédit photo : Armelle Le Nech – Façade LCL Rouen, adoptant le style architectural de Rouen.

Étude de cas de réussite : La ville de Porto en 2014

L’un des exemples les plus emblématiques de design vernaculaire appliqué à une marque est l’identité visuelle de la ville de Porto, au Portugal, créée en 2014 par le Studio Eduardo Aires (anciennement White Studio).

La ville souhaitait unifier sa communication et renforcer son image, sans perdre son âme.

Le projet a été réalisé par Eduardo Aires et son équipe (Ana Simões, Raquel Rei, Lucille Queriaud, Joana Mendes, Maria Sousa, Dário Cannatà, Tiago Campeã et Alexandre Delmar). Les designers ont arpenté la ville pour cataloguer son patrimoine graphique : les motifs des azulejos* (*carreaux de faïence bleus), les détails des balcons en fer forgé, les lettrages des enseignes…

Le résultat ?

Ils ont créé par exemple un alphabet visuel de plus de 70 icônes bleues, chacune représentant une facette de la ville. Ce système a permis de construire une identité flexible, reconnaissable et immédiatement adoptée par les habitants mais pas que…

Crédits images : Studio Eduardo Aires

Pourquoi ça a fonctionné ?

L’identité n’a pas été imposée, elle a été extraite de l’ADN de la ville. Les citoyens se la sont appropriée car ils y ont reconnu leur quotidien et leur histoire.

Leçon parallèle et piège...

Quand une marque renie son propre héritage visuel

Si l’exemple suivant n’est pas du design vernaculaire au sens strict, il est une leçon magistrale sur l’importance de l’héritage visuel.

Il démontre que le principe d’authenticité est universel ! Le public s’attache autant au patrimoine d’un lieu qu’à celui d’une marque familière.

L’erreur est de renier cet héritage, quel qu’il soit. Le fiasco du logo Gap en 2010 en est la preuve.

Pour comprendre.. GAP possédait l’un des logos les plus reconnaissables au monde (avec un bleu Pantone 655C magnifique). Après des décennies, il était devenu son « vernaculaire interne », son propre patrimoine visuel. Voulant se moderniser, l’entreprise a décidé de le changer.

Du jour au lendemain, Gap a remplacé son logo iconique par une version jugée insipide, en police Helvetica avec un petit carré bleu en dégradé.

Logo GAP

Un échec ? Pourquoi ?

La réaction du public a été immédiate et massivement négative. Les clients ont exprimé un sentiment de trahison, rejetant la perte d’un repère familier.

Gap a sous-estimé la valeur émotionnelle de son propre héritage. En voulant suivre une tendance « moderne », la marque a effacé son histoire pour adopter une identité générique.

Face au tollé, l’ancien logo a été restauré en moins d’une semaine. La leçon est universelle : que l’authenticité provienne du patrimoine d’un territoire ou de l’histoire d’une marque, elle constitue un capital émotionnel que le public défend farouchement.

En bref...

L’authenticité est un art d’équilibriste, le design vernaculaire est une mine d’or pour qui veut créer une marque forte et sincère. Mais c’est un travail d’équilibriste… observation fine, respect culturel, réinterprétation moderne.

Non, il ne s’agit pas de copier-coller le passé. Il faut le comprendre, l’approprier, le réinventer. Bien exécutée, cette approche transforme une identité visuelle en véritable acte culturel qui ancre une marque dans le cœur du public.

Alors, designers, graphistes, concepteurs, communicants… Levez les yeux ! Façades écaillées, vieilles enseignes peintes, menus de bistro, archives municipales, brocantes…

L’inspiration est partout. Il suffit parfois de quitter son écran et de changer de regard sur ce qui nous entoure.

Retour en haut